Près des rives du San Juan, un pêcheur cubanais, plein de joie et d'amour, chantait ainsi dans sa barque comme un amoureux rossignol :
« Douce et adorée Amira, écoute ton chantre fidèle qui soupire pour toi seule et te célèbre sur sa lyre, bien que tu le voies pêcheur.
« Je sais que ton cœur ne rejette pas ma brûlante flamme et que dans tes refrains joyeux tu répètes toujours : « Vive le pêcheur du San Juan !
« Si quelques blanches dédaignent la vertu contre laquelle elles murmurent, c'est signe qu'elles portent envie à la fille brune qui chante le pêcheur.
« Elles auront peut-être un amant de rang plus élevé, plus riche et plus élégant, mais qui ne les chantera pas comme te chante ton pêcheur.
« Dis-leur que les yeux de ton chantre sont comme des étailes et qu'elles ont beau se vanter d'être belles, tu préfères à leurs plaintes un baiser de ton pêcheur.
« Dis-leur qu'elles perdraient la raison à soutenir le feu de ses regards et qu'elles périraient d'envie si seulement une fois elles te voyaient embrasser le pêcheur.
« Dis-leur qu'il a pour voile la ceinture de Vénus, et que les ailes de l'Amour sont les rames qui font voler la barque du pêcheur.
« Elles resteront confuses en voyant la divine candeur avec laquelle tu repousses leur méchanceté, en voyant que les Muses ont tissé les filets du pêcheur.
« Enfin, précieuse fleur, reçois l'expression de ma joie ineffable, de mon amour incomparable et le cœur invariable de ton bien-aimé pécheur. »
Il dit, et levant sa blanche voile, le front du pêcheur brille comme l'or de Zemporala, pendant qu'il fait sa manœuvre.
« Amour ! » s'écrient les rames alors qu'elles sont mises en mouvement ; « amour ! >> disent les petits poissons, et les ondes répètent les chants du pêcheur.
I - Le Héron et le Crabe
Déjà dans les mers d'occident le soleil cachait sa lumière, pendant que je parcourais les rives de la Sagua en coupant l'osier dont je fais mes nasses.
Sur un vert manglier un héron s'était posé. Un crabe envieux lui parlait ainsi du milieu de la fange : « Crois-tu donc être beau, habile, léger et brave, parce que tu fends les airs avec vitesse et que tu marches à terre avec célérité ? Apprends que tu me déplais. Tu es disproportionné; tu es tout jambes et tout cou ; on ne te voit que des plumes et des ailes. Mais moi aussi je cours sur la terre et je sais nager dans l'eau. »
« - Je ne fus jamais ton ennemi, lui répond le généreux oiseau ; mais puisque la nature ne te permet pas de voir tes défauts, je vais te les dire. Tu es une bête immonde, informe, étrange, emblème des rapporteurs par ta bouche extraordinaire. Ton visage (si toutefois tu en as un, car personne ne le trouve) est horrible, grand et dur, et tout ton corps est visage. Pour écorcher les autres tes os sont mis à l'air, et tu vis toujours dans la méfiance, car quiconque fait du mal aux autres craint qu'on ne lui en fasse à lui-même, seule raison qui te touche. Oui, tu nages et tu cours ; mais c'est à reculons que tu cours et que tu nages. Tu te plains de mes grandes jambes sans réfléchir que tu es tout pattes. Enfin celui qui t'a créé t'a fait naître dans la boue pour humilier ton arrogance ; tu y meurs, c'est assez. »
Le crabe sans vergogne (car il est rare de voir quelque pudeur aux gens qui, sans faire un retour sur leurs défauts, critiquent les faiblesses des autres) courut se cacher dans son trou. Le héron s'envola sur un autre manglier, et moi je continuai à couper de l'osier pour fabriquer mes nasses.
II - Le conseil du Poète
« A qui ne te montre pas d'argent ne donne pas même une sardine. »
Ces mots m'étaient dits par un jeune homme arrêté sur le bord de la mer. Curieux d'en connaître le motif, je virai de, bord et je fis courir ma barque vers la terre. Je vis qu'il avait un pantalon si déchiré et si peu de chemise, qu'il était si maigre et si mal vêtu qu'on aurait dit
un spectre. « Ne t'étonne pas, dit-il, que je te parle ainsi, bien que je te paraisse une ombre vivante. Il fut un temps où j'étais poète ; tout le monde me demandait des vers, me donnant en échange des louanges que véritablement je ne méritais pas. Je manquai à mes devoirs en louant les belles de certains amants toqués que je ne connus de ma vie. Aussi en suis-je venu à ce point de mendier ma nourriture et de vivre dans les bois comme une bête sauvage. Adieu, suis mon conseil... malheur à toi si tu l'oublies ! »
Moi qui me pique d'être généreux et qui ai souvent fait de ces folies, je lui répondis : « Dieu te le rende ! » Et je retournai à ma barque en jurant qu'à l'avenir, dussé-je les jeter pourries, à qui ne me montrera pas d'argent je ne donnerai même pas une sardine.
III - Le Trois-mâts et la barque
Ses larges voiles gonflées par le souffle de la brise, un léger trois-mâts sortait fièrement du port. Du haut de la poupe dorée, le capitaine et le pilote, se moquant de ma
petite barque, me criaient : « Ohé ! de la réale, ohé ! » et par des sifflets et des ricanements ils insultaient à ma misère. Je les laissai faire patiemment tout en débrouillant mes lignes, et je les vis s'éloigner joyeux jusqu'à perte de vue. C'était aux approches de la nuit. Mes regards se portent vers le nord, et dans les sombres nuages je découvre les indices d'une prochaine tempête. Je lève l'ancre, je coupe mes amarres, je rame vigoureusement, je frappe un palan à terre, et j'aborde sain et sauf. Le ciel se couvre de deuil, l'éclair brille, la foudre éclate, la mer rugit, le vent siffle et sa violence déracine les palmiers des collines. Là-bas, loin sur les ondes, battu par les vents, les voiles déchirées, les cordages rompus, sans gouvernail, se brise le malheureux trois-mâts dont les drisses voltigent et qui tantôt se balance dans les airs et tantôt touche aux profonds abîmes. Ici un canon détaché roule et laisse sans vie nombre de matelots. D'autres cherchent à fuir ; la mer les engloutit. Ainsi ballotté sur les flots, il s'approche de la terre et la quille peu solide vient se briser contre une roche. L'un se saisit d'une planche ; l'autre s'accroche à un tonneau flottant et passe ainsi la nuit à attendre le jour. Le vent s'apaise, la mer se calme, et ceux qui hier faisaient des moqueries, aujourd'hui doivent leur sauvetage à ma compassion. Je les conduis inanimés à terre dans ma petite barque.
Que l'homme de classe élevée qui se moque du pauvre trouve ici sa leçon : les pleurs viennent après le rire.
IV - Les deux Vagues
Poussées par la brise légère comme deux douces compagnonnes, deux vagues de la mer s'acheminaient vers la rive, quand l'une, impatiente et accusant la paresse de son amie, lui dit : « Tu restes comme une sotte en arrière. En allant ainsi avec les petites, tu ne grandiras. pas. Tu vas voir comme je vais me joindre à d'autres vagues superbes, comme je vais m'élever à la surface de l'océan, submerger les vaisseaux et envahir la terre ! » Elle ne se fut pas plutôt gonflée et étendue, qu'entraînée par son propre poids, elle retomba en écume et prit fin. Mais l'amie, qui l'a vue s'élever si vainement, suit silencieuse et tranquille en se riant de sa démence. Tantôt un petit poisson aux brillantes couleurs la suit en sautant et en jouant, tantôt le doux zéphyr pose sur elle son pied léger. C'est ainsi qu'elle va glissant jusqu'au rivage, où elle caresse la taille d'une belle jeune fille, monte jusqu'à son visage, mouille sa flottante chevelure et vient expirer joyeuse sur un lit de sable fin.
Moi qui gardais mes filets pendant qu'ils séchaient au soleil, moi qui ai donné dans les deux travers d'être pêcheur et poète, je me figurai que le monde était la mer et que les hommes étaient les vagues. Celles qui s'éloignent du calme en dédaignant la pauvreté et qui vont se joindre aux grands pour faire parade de leur prééminence sont l'image du vain amant de l'opulence, qui meurt sans y parvenir entre l'envie et la misère, et qui abandonne les siens pour suivre qui le méprise. Celles, au contraire, qui cheminent doucement et qui n'ambitionnent ni ne désirent d'autres biens que ceux dont les dota la nature, sont les filles pacifiques du Devoir et de la Prudence, qui sont à l'abri des plaintes et de l'envie, qui ne s'éloignent pas des leurs, qui ne font pas de distinction de couleurs, qui ne se marient pas pour le seul profit, qui ne s'enorgueillissent pas, qui ne tiennent pas le travail pour un affront, qui ne jugent que sur les actes et qui vivent de leur pêche.