Un Aiglon Phrygien, seul espoir de son Père,
Mais d'un illustre sang malheureux héritier,
N'avait encor quitté son aire,
Que soutenu sur l'aile de sa Mère.
Un matin qu'il la voit planant sur le gibier,
Du sommet de l'Ida voler à tire-d'aile,
Tout-à-coup au devant d'elle,
Plein d'une aveugle ardeur, il prétend s'élancer,
Pour l'étonner, et lui montrer sans doute
Qu'il peut de son secours désormais se passer.
Il part. Des airs d'abord il suit la droite route ;
Heureux s'il eût ainsi voulu les traverser !
Mais attendre de la prudence
Dans les desseins des jeunes gens,
C'est attendre de la constance
Dans l'amitié des Courtisans.
Que d'un premier succès l'amorce est dangereuse !
L'Etourdi, se sentant l'aile plus vigoureuse,
Qu'il n'avait d'abord espéré,
S'écarte du chemin d'un vol trop assuré :
Son audace redouble, et bientôt il s'élance
Dans la moyenne région ;
Vers le Soleil plus il avance,
Et plus de s'élever il a d'ambition.
La Mère l'aperçoit ; sa craintive tendresse
Lui crie : hélas ! à quoi te sert cette prouesse ?
À montrer ta vigueur ? Je la sens mieux que toi ;
Tu périras, mon fils, viens, revole vers moi.
Elle dit : mais en vain. Remontrance de Mère,
Autant en emporte le vent.
L'Aiglon n'écoute rien, et dédaignant la terre,
Il planait en idée au dessus du tonnerre ;
Et même dans sa tête il tourne un compliment
Pour son aïeul fameux qui porta Ganimède.
Mais bientôt à l'orgueil la faiblesse succède ;
Soudain, trahissant ses efforts,
Ses ailes lasses, immobiles,
S'abattent sur ses flancs débiles ;
Et sur les rochers de ces bords
Lui-même il tombe sans haleine ;
Il s'y brise, en pleurant son imprudence vaine,
Que sa Mère, livrée à d'éternels regrets,
Raconte, en gémissant, aux plaintives forêts.
De combien de Mortels cette Fable est l'histoire !
Sans offrir à vos yeux ces Guerriers indiscrets
Qui, se croyant déjà couronnés par la Gloire,
Rencontrèrent la Honte, en cherchant la Victoire,
Notre siècle est surtout fertile en Phaétons :
Les exemples jamais n'en ont été moins rares ;
En chaque Etat nous en trouvons :
L'Orgueil fait tous les jours de modernes Icares.