Deux timides ramiers, soumis au doux servage
D'un mutuel amour, passaient leurs jours en paix
Au fond d'une forêt sauvage ;
Ils n'en sortaient presque jamais.
Chaque printemps, c'est là qu'ils faisaient leur couvée ;
C'est là que, bons amis, bons époux, bons parents,
Ils prenaient le doux soin d'élever leurs enfants.
Peine et plaisir, joie et corvée,
Bref, tout était commun entr'eux :
Mais, hélas ! ici-bas est-on toujours heureux ?
Bientôt une heure infortunée
Vint de nos deux ramiers changer la destinée.
Un cruel épervier, par la faim excité,
Pénètre en leur séjour, et là, chasseur habile,
Sur le bout d'une branche il se tient immobile,
Roulant son oeil de tout côté
Pour apercevoir quelque proie.
Un des ramiers paraît ; sa grifse se déploie,
Et son aile fend l'air. Le ramier, aux abois,
Vole et fuit jusqu'au fond du bois,
Où son ennemi va le prendre...
Mais non, un oiseleur était en cet endroit,
Et dans les rets qu'il vient d'y tendre
L'infortuné vole tout droit.
Dans les airs cependant l'autre a suivi leur trace ;
Il arrive à l'instant non loin du fatal rets ;
En longs roucoulements exhalant sa disgrâce,
Il fait gémir au loin les échos des forêts ;
Il vole d'arbre en arbre à travers le feuillage ;
Enfin il aperçoit l'objet de tous ses vœux :
Je vais donc te rejoindre. Arrête, malheureux !
Un filet me retient ; fuis-moi, fuis l'esclavage ;
Laisse-moi seul du sort subir l'affreuse loi ;
Je t'en conjure, éloigne-toi.
Inutile discours : sans plus vouloir l'entendre,
Dans le filet il va se prendre,
Et lui dit : Le malheur s'affaiblit de moitié
Quand il est partagé par la tendre amitié.

Livre III, fable 9




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