Le Naufrage de Simonide Jean-Auguste Boyer-Nioche (19è siècle)

Nourrisson fortuné des Sœurs de l'Hippocrène,
Simonide, cédant au penchant qui l'entraîne,
Par de nobles accords charme sa pauvreté ;
Il porte son talent aux cités de l'Asie.
Là, de guerriers vainqueurs il retrace la vie,
Et conserve leurs noms à la postérité.
Ses vers récompensés lui procurent l'aisance.
Malgré les vents et l'onde il conçoit l'espérance
De revoir sa patrie ; à Cos il était né.
Enfin, de son départ vient l'instant fortuné ;
Il s'embarque ; à destin ! la mer entre en furie.
D'avance endommagé par les efforts du temps,
Le navire est battu par les fougueux autans ;
De la proue à la poupe il se tourmente, il crie ;-
Son flanc s'entr'ouvre ; il va s'abîmer sous les flots.
Cependant, au milieu des clameurs, des sanglots,
En face du trépas, le passager avide
Se charge de son or. Le sage Simonide,
Seul calme en ce moment, néglige un pareil soin.
Un matelot lui dit : Que veux-tu donc attendre ?
Et ton or ! Il répond : Cet or, tu peux le prendre ;
Tous mes biens sont en moi ; je n'en ai nul besoin.
Mais Éole et Neptune ont redoublé de rage :
Passagers, matelots se jettent à la nage ;
Toutefois, loin du bord, maint et maint naufragé
Par le poids du bagage est bientôt submergé.
Il s'en trouva pourtant qui gagnèrent la terre.
Tous, au même moment, se virent condamnés
A céder aux forbans habits et numéraire.
Ainsi, privés de tout, ces gens infortunés
Atteignirent enfin les murs de Clazomène ;
Aux muses dévoué, l'un de ses habitants
Avait lu Simouide ; il admirait ses chants ;
Il l'entend se nommer ; sous son toit il l'emmène ;
Habits, valets, argent, pour lui rien n'est trop cher.
Accusant de leur sort et les vents et la mer,
Ses pauvres compagnons, afin qu'on les soidage,
Vont montrant le tableau de leur affreux naufrage ;
Il les rencontre, et dit : Vous êtes sans soutien ;
Sans richesse, à vos yeux, tout paraissait stérile.
Vous voyez bien qu'en moi j'emportais tout mon bien,
Et que l'or est souvent plus nuisible qu'utile.

Malgré sa pauvreté le sage en paix s'endort ;
Lui seul a de vrais biens qu'il ne perd qu'à la mort.

Livre IV, fable 26




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